Savais-tu qu’avant 1903, l’ours en peluche n’existait tout simplement pas ? Les enfants jouaient avec des poupées, des chevaux à bascule, des soldats de plomb, mais aucun ours câlin. En boutique, beaucoup de grands-parents me demandaient « depuis quand existe le nounours ? » sans se douter que la réponse remontait à une histoire de chasse présidentielle. Voici, en repères concrets, comment ce compagnon devenu indispensable a vu le jour et conquis le monde.
Avant 1902 : un monde sans ours en peluche
Au XIXe siècle, les jouets pour enfants reflètent une vision adulte du monde : soldats de plomb pour les garçons, poupées en porcelaine pour les filles, chevaux à bascule pour les bourgeois, poupées de chiffon dans les milieux populaires. Les animaux en peluche existent — chiens, chats, lapins — mais pas d’ours.
L’ours est alors perçu comme sauvage et dangereux : c’est l’animal du conte, du cirque, du chasseur. L’idée d’en faire un compagnon doux pour bébé paraît inconcevable à la plupart des fabricants de l’époque. Margarete Steiff, en Allemagne, fabrique depuis 1880 des animaux en peluche (éléphants, ânes, cochons), mais aucun ours dans son catalogue.
Cette absence va prendre fin en quelques mois, sur deux continents, par hasard.
1902 — L’incident Roosevelt qui a tout changé

En novembre 1902, le président américain Theodore « Teddy » Roosevelt participe à une partie de chasse à l’ours dans le Mississippi. Après plusieurs jours sans gibier, son entourage attrape un vieil ours noir blessé, l’attache à un arbre et invite Roosevelt à l’abattre pour ne pas rentrer bredouille.
Roosevelt refuse de tirer sur un animal sans défense. Il considère que ce n’est pas une chasse loyale et ordonne d’achever l’animal pour abréger ses souffrances, sans en faire un trophée. L’incident fait le tour de la presse américaine.
Le dessinateur Clifford Berryman du Washington Post publie un dessin satirique intitulé « Drawing the Line in Mississippi » : on y voit Roosevelt tournant le dos à un petit ours apeuré. Le dessin devient viral.
1903 — Le « Teddy Bear » américain naît à Brooklyn
À Brooklyn, un immigré russe nommé Morris Michtom tient avec sa femme Rose une petite boutique de confiserie et jouets. Inspirés par le dessin de Berryman, ils confectionnent un ours en peluche brun rembourré de paille de bois, avec des yeux en boutons et un sourire cousu.
Morris demande l’autorisation au président Roosevelt d’appeler ce nouvel ours « Teddy’s Bear ». Roosevelt accepte par lettre — qui sera plus tard perdue, ce qui prive les Michtom d’une preuve historique précieuse.
Le succès est immédiat et phénoménal. Morris et Rose ne peuvent plus suivre la demande dans leur petite boutique. Ils fondent en 1907 la Ideal Novelty and Toy Company, qui deviendra l’un des plus grands fabricants de jouets américains au XXe siècle.
Le nom « Teddy Bear » s’impose dans le langage courant. Aujourd’hui encore, « teddy » est synonyme d’ours en peluche dans le monde anglophone.
1903 — Steiff lance son ours en parallèle à Giengen

Le hasard de l’histoire : à 6 000 km de Brooklyn, et la même année, l’entreprise allemande Steiff lance également son propre ours en peluche, complètement indépendamment.
Richard Steiff, neveu de la fondatrice Margarete, est passionné par les ours du zoo de Stuttgart. Il dessine pendant des mois des prototypes d’ours en mohair, articulés (épaules et hanches mobiles), au museau pointu et au regard expressif.
En mars 1903, Richard présente son ours « 55 PB » (55 pour la taille en cm, P pour Plüsch, B pour Beweglich = mobile) à la foire de Leipzig. Réception mitigée des acheteurs européens. Mais un acheteur américain, Hermann Berg de la société George Borgfeldt à New York, commande 3 000 exemplaires.
L’année suivante, Steiff vend 12 000 ours. En 1907, c’est 974 000. Les ours Steiff conquièrent l’Amérique en pleine « teddy mania ».
1906-1908 — L’âge d’or et la « teddy mania »
Entre 1906 et 1908, les États-Unis et l’Europe vivent une véritable « teddy mania ». Les chansons populaires parlent des teddy bears (« The Teddy Bears’ Picnic », 1907), les magazines publient des patrons pour les coudre soi-même, les fabricants se multiplient.
Quelques jalons de cette période :
| Année | Événement |
|---|---|
| 1903 | Premier Steiff (55 PB) et premier Ideal Toy à Brooklyn |
| 1904 | Steiff dépose le « Knopf im Ohr » |
| 1905-1906 | Création de Bing (Allemagne), Hermann (Allemagne), Schuco (Allemagne) — concurrents directs de Steiff |
| 1907 | Steiff vend 974 000 ours, record absolu d’avant-guerre |
| 1908 | Apparition des ours en peluche « parlants » (mécanismes simples) |
C’est l’époque des ours en mohair longue fibre, articulés, avec yeux en verre soufflé, considérés aujourd’hui comme les pièces de collection les plus précieuses (cf. section sur les ventes records).
Entre-deux-guerres : diversification et expansion
La Première Guerre mondiale freine la production allemande. Les fabricants britanniques (Chad Valley, Merrythought, Chiltern) et américains (Ideal, Gund) en profitent pour développer leurs propres modèles.
Dans les années 1920-1930, le marché se diversifie :
- Ours de plus en plus petits (formats « pocket »)
- Couleurs variées : roses, bleues, vertes (l’ours rose Steiff de 1908 devient iconique des collections)
- Personnages dérivés : Winnie l’Ourson naît en 1926 dans les livres d’A.A. Milne, inspiré par un Steiff Edward de 1921.
La Seconde Guerre mondiale provoque une nouvelle pause de production en Europe.
Après 1945 — Le nounours universel
L’après-guerre voit l’explosion mondiale de l’ours en peluche :
- Démocratisation des matières synthétiques : le polyester remplace le kapok, baisse drastique des prix.
- Production de masse en Asie dès les années 1970 : peluches abordables, qualité variable.
- Personnages télé et cinéma : Paddington (1958), Winnie l’Ourson Disney (1966), Care Bears (1981), Teddy Ruxpin (1985, parlant)…
- Marques premium : Steiff et Hermann maintiennent une production haut de gamme, en parallèle de la production industrielle.
Dans les années 1980-2000, chaque enfant occidental possède statistiquement plusieurs peluches. L’ours est devenu un objet aussi banal qu’omniprésent.
Le nounours aujourd’hui : du jouet au patrimoine
L’ours en peluche moderne se décline désormais en plusieurs registres :
1. Le doudou du nourrisson : conçu pour la sécurité (norme EN 71), petit format, lavable. C’est l’usage premier. 2. Le compagnon de l’enfance : peluche moyenne 30-50 cm, parfois sous licence (Disney, Marvel…), restant 5-15 ans dans la chambre. 3. Le nounours géant XXL : cadeau « effet waouh » de 1 à 2 mètres, plutôt déco que câlin quotidien. 4. L’ours de collection : Steiff, Hermann, éditions limitées numérotées. Marché de niche, valeur sentimentale et financière. 5. L’objet militant / éthique : marques engagées (Histoire d’Ours, Doudou et Compagnie) avec coton bio, matières recyclées, fabrication française ou européenne.
L’ours est aussi devenu un objet patrimonial : le musée Steiff de Giengen (Allemagne) accueille 100 000 visiteurs par an, les vide-greniers regorgent de « doudous d’enfance » que les adultes refusent de jeter.
Les pièces de collection les plus chères
Quelques ventes record qui montrent la valeur de l’ours dans l’histoire :
| Pièce | Date / Lieu | Prix de vente |
|---|---|---|
| Steiff « Teddy Girl » (1904) | Christie’s Londres, 1994 | 110 000 € |
| Steiff « Louis Vuitton » (2000), 100 exemplaires | Maison Vuitton | 2 100 € (neuf), 18 000 € en collection |
| Steiff « Titanic Mourning Bear » (1912) | Christie’s Londres, 2000 | ~120 000 € |
| Steiff « Rose Pink » (1908) | Christie’s Londres, 2010 | 91 000 € |
| Steiff PB28 « Rod Bear » (1904) | Sotheby’s, 2002 | 67 000 € |
Ces records concernent presque tous des Steiff antérieurs à 1925, en excellent état de conservation, avec étiquette et bouton intacts. Pour aller plus loin sur ces pièces, le Steiff Museum de Giengen expose une partie de la collection historique.
Sources
- Steiff — Histoire officielle
- New York Public Library — Le vrai Winnie (1921)
- The Smithsonian Magazine — Theodore Roosevelt et le premier Teddy Bear
FAQ
Qui a vraiment inventé l’ours en peluche ?
Deux inventeurs distincts en 1903 : Morris Michtom à Brooklyn (USA), inspiré par le dessin Berryman, et Richard Steiff à Giengen (Allemagne), inspiré par les ours du zoo de Stuttgart. Ils n’avaient aucune connaissance l’un de l’autre — c’est une coïncidence historique remarquable.
Pourquoi l’ours en peluche s’appelle-t-il « teddy » en anglais ?
D’après le surnom du président américain Theodore « Teddy » Roosevelt, qui refusa en 1902 d’abattre un ours sans défense lors d’une partie de chasse. Morris Michtom, créateur du premier ours en peluche américain, demanda et obtint l’autorisation d’utiliser le surnom du président pour nommer son nouveau jouet.
Quel est l’ours en peluche le plus cher jamais vendu ?
Le Steiff Teddy Girl de 1904, vendu chez Christie’s à Londres en 1994 pour environ 110 000 €. Plusieurs pièces vendues depuis ont approché les 100 000 € (Rose Pink, Titanic Mourning Bear). Ces records concernent presque toujours des Steiff antérieurs à 1920 en état de conservation exceptionnel.
Steiff fabrique encore des ours en peluche aujourd’hui ?
Oui, et toujours en Allemagne. La manufacture historique de Giengen produit chaque année plusieurs dizaines de milliers d’ours, dont des éditions limitées numérotées pour les collectionneurs. La gamme va du petit ours « Soft Cuddly Friend » à 20 € jusqu’aux pièces d’exception à 1 000 € et plus.
Quelle marque a inventé le bouton à l’oreille ?
Steiff, en 1904. Margarete et Richard Steiff ont déposé le « Knopf im Ohr » (bouton dans l’oreille) comme marque de fabrique reconnaissable à vie. Depuis cette date, chaque ours Steiff porte un petit bouton métallique fixé dans l’oreille gauche — détail essentiel pour authentifier les pièces de collection.
Quand l’ours en peluche est-il devenu populaire en France ?
À partir des années 1910-1920, principalement via les importations allemandes (Steiff, Hermann) et britanniques (Chad Valley). La France n’a pas eu de grand fabricant historique d’ours en peluche au début du XXe siècle. Les fabricants français contemporains (Histoire d’Ours, Doudou et Compagnie, Trousselier) sont nés au tournant des années 1980-2000.
Pourquoi un ours et pas un autre animal ?
Trois raisons combinées : l’image bienveillante que Berryman a donnée au petit ours dans son dessin, la réinterprétation culturelle de l’ours (de sauvage à compagnon), et le timing — début XXe siècle, période où la psychologie infantile se développe et où on commence à penser le jouet comme objet émotionnel. Le hasard a fait le reste : l’ours est devenu le compagnon textile universel.
Combien de peluches existe-t-il dans le monde aujourd’hui ?
Aucun recensement officiel, mais les estimations sectorielles parlent de plus d’un milliard d’ours en peluche produits depuis 1903. Chaque enfant occidental en possède en moyenne 4 à 6 dans sa chambre, et les ventes mondiales annuelles dépassent les 500 millions d’exemplaires. C’est l’un des objets manufacturés les plus universels du XXe siècle.